Etape 7 : le plus dur et le plus beau du GR20 // de Col de Vergio à Ascu Stagnu

Ecrit le 28 Nov 2016

Mont bocca crucetta GR20

Debout à 5h du matin pour partir une demi-heure plus tard éclairé à la frontale. Il fait encore nuit lorsque nous partons de Col de Vergio, mais le moral est bien là. La cadence s’en ressent et nous bouffons du kilomètre sans sourciller. Avez-vous déjà marché de nuit ? Sentir le jour se lever, côtoyer le brouillard ambiant et voir la lumière changer, c’est une sensation unique. La prochaine fois que je rechignerai à sortir de mon duvet, je penserai à ce moment de grâce. Bref, notre troupe toujours composée de 4 personnes (Youri, Yann, Ronan et moi-même) marche gaiement sur le GR20. Nous sommes soudés comme les 5 4 doigts de la main. Nous parlons et refaisons le monde tout en arpentant le terrain rocailleux. Plus cela monte, et moins nous parlons. Les distances se creusent entre nous. Chacun s’adapte à son état et ses capacités. Je suis bon dernier. La faute à mes caméras dirais-je comme excuse, la faute à mes genoux pensais-je avec inquiétude…

Il est 11h quand je leur annonce la nouvelle. Je suis las. Mes genoux me torturent. Cela fait plus d’une heure que j’avance en essayant de l’oublier. Oublier qui ? La Douleur avec un grand D. Elle ne me lâche pas d’une semelle la coquine. Une vraie plaie. La descente est trop longue pour continuer à un rythme aussi soutenu. Ma nouvelle copine me pousse à bout. Ma réflexion est faite : je vais m’arrêter là. Surprise, étonnement, interrogation. Suis-je certain de ma décision ? Oui, je ne peux pas continuer. C’est quoi le plan ? Et bien, mon seul plan, c’est de marcher à mon rythme jusqu’au prochain refuge (1h30 de marche) et de m’y reposer le temps qu’il faudra… Je ne suis même pas sûr de pouvoir finir le GR20. La fatigue et la douleur ont anesthésié toutes mes envies. Le quatuor se distord. Yann et Ronan s’échappent sans crier gare. Nous faisons nos adieux. Trois jours que je les connais et voilà qu’ils s’en vont déjà de ma vie. Tristesse.

youri-ronan

Et Youri ? Dure décision pour lui. Doit-il suivre son ami boiteux ou doit-il finir ce qu’il a commencé ? Je lui dis que tout ira bien pour moi, qu’il fasse ce qu’il a à faire, aller au bout pour pouvoir dire « oui je l’ai fait ! ». Curieux dilemme. On croirait presque que nos vies sont en jeu. Il me fait alors la plus grande déclaration d’amitié possible. Il restera avec moi. Je sens bien que le choix n’a pas été facile… Nous continuons comme nous avons commencé, à deux. En moi bouillonnent ces « au revoir » trop rapides, ce dénouement non voulu. Merde quoi. Dois-je abandonner à la moindre défaillance ? La marche s’accélère sans trop savoir pourquoi, surement l’effet des antidouleurs mélangé au regret amer qui coule dans mes veines. Nous dépassons le refuge où nous devions nous arrêter. Ma pote la douleur s’est fait la malle. Tant mieux. Nous marchons plus vite qu’il n’est possible de marcher. Nous volons presque et les 30 prochaines minutes sont d’une légèreté majestueuse. Notre objectif : rattraper les deux loustics ! Il est 13h30 quand enfin nous les rejoignons. Joie incommensurable. Whahhh, tout le monde se sent bien, tout le monde est content, la vie est belle. Nous fêtons nos retrouvailles dignement, ça sera un litre d’eau fraiche chacun. Mine de rien, cela faisait 7 heures que nous marchions…

À peine le temps de festoyer que nous repartons. Face à nous se dresse le plus dur du GR20, le Monte Cinto. Hélas, je ne le savais pas encore. S’en suis une montée interminable, perpendiculaire, rocailleuse. La vue est à couper le souffle, souffle qui se fait court. Pendant que Youri traine du pied, je prends le mien à le regarder suffoquer. Il galère comme jamais auparavant. On dirait moi le premier jour. Ronan et Yann n’ont clairement pas les mêmes aptitudes que nous. Ils tracent, comme toujours, et parviennent au sommet en un temps record. Les reverrai-je ?

Ascension GR20

Nous aussi, on atteint le sommet, avec une heure de moins, mais on y est. La vue est juste hallucinante. Le seul adjectif que j’utiliserais pour décrire le panorama : irréel. Je vous invite à y aller, à vous taper les 4 heures de montée, et là, seulement à ce moment-là, vous comprendrez la justesse de ce mot. Comme quoi, ça vaut la peine d’en chier. C’est fou comme la valeur des choses dépend du contexte.

Et puis après une montée sans fin, il y a forcément une descente sans fin. J’ai passé les pires 3 heures de mon existence. Ce fut un calvaire. Voyant les nuages arrivées, Youri a tracé et je me suis retrouvé seul. Enfin, pas tout à fait seul puisqu’au premier pas descendant, ma copine la Douleur est revenue me dire bonjour. Elle a toqué, est entrée sans que je l’invite et s’est installée, c’était tellement confortable qu’elle a grossi comme pas possible. Je suis à deux doigts de craquer, je craque. On s’engueule. Je lui dis de partir mais elle refuse. Je pleure, la suppliant d’arrêter. Elle m’ordonne la même chose : d’arrêter. La descente est interminable et me voilà marié à Madame Douleur. Je trouve une solution : marcher à reculons. Peut-être qu’elle me lâchera enfin. Je me déplace en arrière pour éviter de plier les genoux. L’horreur, surtout que le terrain est technique et glissant. Je fais de multiples pauses et analyse la situation tout en engloutissant mes restes de chocolat. J’ai suffisamment d’eau et de vivres pour dormir ici. J’ai une couverture de survie, un sac de couchage et un tapis de sol. Je me trouve un recoin dans la roche et m’y installe ? Je n’en peux plus. Je parle à ma caméra comme à un compagnon. Et voilà que la batterie lâche…

ascension-remi-corse

Il faut que j’avance. Ma motivation ? Ne pas inquiéter Youri. Et devinez quoi ? Il apparait là devant moi ! Sérieux ?! Bah ouais sérieux, c’est ça un Pote, je le vois marcher dans ma direction. Une fois le refuge atteint, il a déposé ses affaires et fait demi-tour pour venir me chercher. Quel bonheur de le voir en contre-bas. Cela veut dire que je ne vais pas dormir dans les montagnes ! Il prend mon sac et marchons jusqu’au refuge de Ascu Stagnu. J’y suis ! Je me nourris du mieux que je peux, prends une bonne douche, m’hydrate et me bourre d’antibiotiques et d’anti-inflammatoires. Demain sera notre dernier jour et nous devons tripler pour arriver à la fin du GR20. Dur, mais faisable ? Vous dire que j’y crois encore serait vous mentir. J’ai des doutes plein la tête et je sens bien que mon corps n’a plus envie de continuer…

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A propos de l'auteur : Capitaine Rémi

Un presque trentenaire baroudeur qui partage sa passion du voyage.
Je vagabonde depuis des années et je suis actuellement en tour du monde pour 2 ans minimum. Je réalise des défis aux 4 coins de la planète et t’encourage toi aussi à vivre tes rêves !

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One Comment

  1. tremolo 29 novembre 2016 à 15 h 01 min - Reply

    putain, triplé la dernière étape après ce que tu as enduré ….. moi je dis chapeau, surtout que ce qui arrive c’est pas du gateau, on est plus dans le sud !!!

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