Le jour où j’ai hébergé une SDF

Ecrit le 10 Avr 2017

Je vis sur Paris et à chacune de mes sorties, il m’est impossible de ne pas croiser des sans-abris. Certains ont le courage de faire la manche, d’autres attendent dans le froid avec une pancarte, certains boivent pour se réchauffer. Pour être honnête, je ne sais rien d’eux et à chaque rencontre, ou plutôt à chaque fois que je croise un sans-abri, j’imagine le pourquoi de sa situation. Je donne de temps en temps mes fonds de poche au premier qui me parait non drogué / non alcoolisé, mais la plupart du temps, je ne donne rien et j’ai honte de ne pas les aider. Je baisse les yeux pour esquiver leur regard qui en dit tant. Je suis persuadé que vous avez déjà fait la même chose ? Et puis, à force d’en croiser tous les jours, on finit par les ignorer totalement. Ah quelle bande de crapules nous sommes. Ils crèvent de faim à nos pieds et on s’en fout. Bravo la fraternité.

Alors hier, j’ai fait une chose qui me trottait depuis un certain temps dans la tête : j’ai hébergé une Sans Domicile Fixe. Avec ma copine, on avait déjà évoqué l’idée quelques semaines avant. On a un canapé de dispo dans le salon, on a une douche qui fonctionne et on est capable de cuisiner pour 2, alors pourquoi pas pour une troisième personne. Offrir ces services, je l’ai déjà fait en hébergeant des étrangers voyageurs (via Couchsurfing), alors pourquoi pas avec des sans-abris.

Bref, il est 20h, je suis dans les ruelles de Paris et je me fais interpeller par Marie, une vietnamienne de 60 ans. Elle me dit que ça fait 48h qu’elle est à la rue car elle vient de se faire virer de son hôtel (fin de la trêve hivernale). Elle me demande cash si j’ai de la place chez moi pour l’héberger. On discute 5 minutes, le temps de comprendre sa situation et je me dis pourquoi pas. Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Je passe un coup de fil à ma bien aimée pour avoir son accord. Elle me fait confiance, c’est OK.

Avec Marie, nous convenons de nous retrouver à 22h00 au métro de ma rue. J’ai le temps de rentrer un peu avant et s’en suis une longue discussion avec ma chérie. Nos peurs refont surface immédiatement. Mais qui est cette dame ? Est-elle dangereuse / folle / malade / droguée ? Nous ne savons rien d’elle et pourtant, elle va dormir là dans la même pièce que nous (on dort au dessus du salon dans la mezzanine). Ca se trouve, elle va nous tuer pendant la nuit ? Elle a juste à monter les marches… Elle est peut-être mal intentionnée et fait du repérage ? Dans la rue, elle m’a montré ses marques sur son ventre dues à des démangeaisons. Couvre t-elle une maladie ? Est-ce contagieux ? A-t-elle des puces de lit ? On psychote.

On ne pense plus avec notre coeur mais avec notre peur. On est tellement bien dans notre confort qu’on en oublie notre humanité.

Et si Marie était simplement une personne dans le besoin, comme elle l’avait dit. Et si on oubliait les news colportées par les médias, celles qui nous gavent à longueur de journées de choses négatives. Et si on apprenait à faire confiance en l’inconnu et qu’on acceptait cette part de risque. Et si on regardait ce qu’on a à gagner, plutôt ce qu’on a à perdre. Et si on acceptait qu’elle soit malade et ces vêtements couverts de puces. Ne serait-ce pas une raison supplémentaire de lui offrir de l’aide ?

Et que se passerait-il si j’étais dans cette situation ? Ah bin justement, maintenant que j’y repense.

J’ai déjà vécu ces moments où tu as besoin de l’autre. J’ai encaissé des centaines de refus lors de mon voyage en autostop pour rejoindre la Laponie. Je me souviens de mon incompréhension face à ces conducteurs aux voitures vides qui ne voulaient pas me prendre. Ils ont de la place et vont dans la bonne direction, pourquoi ne me prennent-ils pas ?

Je me souviens avoir demandé l’hospitalité lors de mon Paris-Bruxelles en Vélib. Tout ce que je récoltais, c’était des portes fermées. Un refus m’a particulièrement marqué. Il est 22h, je suis exténué de ma journée de vélo et j’ose frapper à une porte d’une belle maison. Un couple de retraités y vit paisiblement. Nous nous présentons avec ma copine et demandons le gite. Le mec est chaud mais la femme refuse. Je sens bien qu’elle a peur. Il fait nuit et il y a deux personnes sales qui débarquent de nulle part. Comment faire confiance à l’inconnu ? A ce moment-là, tout ce que je vois, c’est une grande maison avec des chambres libres et quelqu’un qui me claque la porte au nez. Je suis incapable de me mettre dans leur situation. Je suis dégouté et découragé, et ma foi en l’Humain en prend un coup.

Revenons-en à notre histoire.

Marie est arrivée à 22h30. Douche, diner, discussion. Elle me raconte sa vie et ses galères. Elle était taxi dans Paris. Elle faisait des heures pas possibles pour essayer de s’en sortir. Un jour, elle a eu un accident à cause du manque de sommeil. Elle s’en sort physiquement, mais psychologiquement et économiquement, c’est l’effondrement. Elle vit depuis 11 ans dans la rue. Je ne comprends pas tout car tout est flou. Elle me l’avoue, c’est dur pour elle de parler de tout ça. Je suis sans voix.

A son tour, elle me pose des questions et j’ai honte. Honte de lui raconter ma vie de privilégié. Je trouve ça indécent et je lui mens. J’ai doublement honte. Quand on parle d’argent, j’ai le sentiment qu’elle va m’en demander. Quand on parle de notre appartement, j’ai l’impression qu’elle va vouloir y rester. Quand on parle tout court, j’ai envie de pleurer. Je suis choqué par mes pensées. Elle est à la rue et moi je m’inquiète de mon confort. Je finis par aller me coucher, saoulé par moi-même, par notre société individualiste, par cette pensée globale de la peur de l’étranger, par ces inégalités qui se creusent toujours plus. Pourquoi est-il si dur de faire confiance à l’inconnu ?!

Ce matin, elle est partie en me donnant quelque chose de précieux : l’envie de recommencer.

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A propos de l'auteur : Capitaine Rémi

Un presque trentenaire baroudeur qui partage sa passion du voyage. Je vagabonde depuis des années et je suis actuellement en tour du monde pour 2 ans minimum. Je réalise des défis aux 4 coins de la planète et t'encourage toi aussi à vivre tes rêves ! En savoir plus

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One Comment

  1. Astrid 19 avril 2017 à 11 h 09 min - Reply

    Une belle histoire <3 J'avais été bénévole un bon bout de temps pour le SAMU social à Tours, tu te doutes que ton texte a donc un écho particulier pour moi… Je te souhaite, comme tu l'écris, de renouveler l'expérience! Bises à toi et ta chérie 🙂
    Son dernier article : Plongée au cÅ“ur de Naypyidaw, l’étrange capitale fantôme du Myanmar

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